Battersea

Lors d’un récent séjour à Londres, je me promenais un peu au hasard des rues du centre. De Westminster je traversai La Tamise en empruntant un pont qui amenait tout près de la grande roue. De là, en regardant rapidement sur un petit plan qu’on trouve à chaque croisement, j’improvise un itinéraire : j’ai 4 heures devant moi pour me perdre, traverser Chelsea, Kensington avant d’arriver à Holland Park, où j’improviserai la suite.


Plutôt que de longer la Tamise par la Promenade envahie de touristes, je choisis de passer par les rues plus au centre. Donc je marche. Il fait un temps superbe. Je me sens sereine et reconnaissante, pleine d’enthousiasme à l’idée de passer du temps avec Londres. Je marche. Le bruit des voitures est incessant. Où qu’on tourne la tête, les buildings sont incrustés dans le champ de vision. « C’est étrange, me dis-je, car les fois précédentes je me sentais fascinée par l’architecture de cette ville, et là, je me sens presque oppressée... C’est peut-être le quartier… »


J’emprunte les rues les moins passantes, celles qui abritent des habitations et non des commerces. Je sens la semelle de mes chaussures qui martèle le bitume. Mes pensées et mon attention se focalisent alors sur ce revêtement gris. « On a viré la Terre, irrégulière, poudreuse, pour la remplacer par du goudron, bien droit, lisse, stable… On a viré le sol qui nous soutient, qui fait pousser la vie, la matière Mère qui nous porte et nous nourrit, pour l’étouffer sous une couche de civilisation ».


Je ne pensais pas ces choses-là de manière intellectuelle, c’est-à-dire que je ne formulais pas des mots dans ma tête semblables à ceux que je viens d’écrire entre guillemets. Non, ça s’est passé autrement. Par le ressenti. Que voici. Je marchais en sentant la semelle de mes chaussures sur le bitume. J’entends mes talons, je sens la régularité de mon pas, mon rythme. Mes yeux se portent sur le trottoir. Vient instantanément l’image de ce goudron infini, qui recouvre toute la ville, toutes les villes de notre monde occidental, qui recouvre la planète. Ce bitume est en moi, je suis faite de bitume et je ne peux plus respirer. J’étouffe, la tête me tourne, le bitume est partout, les murs des maisons, tout partout, il n’y a plus de nature. Une crise d’angoisse violente monte. Une oppression radicale. Grâce à quelques respirations profondes et en me concentrant sur le ciel bleu, seul élément de nature à disposition avec l’air pourtant bien pollué, je parviens à me ressaisir. Fini la ballade de complaisance, il me faut un parc de toute urgence. Je maintiens la crise d’angoisse sous contrôle mais ça ne va pas durer. L’urgence est indéniable. Je ne suis pourtant pas inquiète de ce qui m’arrive car je comprends ce qui se passe. Je n’ai presque jamais fais de crise d’angoisse de ma vie, par contre cela fait plusieurs années que j’ai découvert le pouvoir de la respiration et de la pensée positive. J’ai aussi appris à me laisser traverser par les évènements, aussi désagréables soient-ils, et à les accompagner.


Dans les rues de Londres, une sorte de combat commence en moi. Avec mes armes, je dois contenir la crise et trouver un parc. Sauf que là où je suis, comme il n’y a que des habitations, les petits plans que je trouvais à chaque croisement ont disparu. Je n’ai pas non plus accès au GPS de mon téléphone. Cela faisait partie du jeu : on ne se perd pas vraiment quand on a un GPS de secours dans sa poche et ce qui devait être amusant au début de ma ballade m’amuse tout d’un coup beaucoup moins. Je décide d’avancer tout simplement. Mais rapidement, sans regarder ailleurs que devant moi.

Je finis par sortir du quartier résidentiel et rejoindre le bord de la Tamise. Je trouve un petit plan sur lequel je cherche précipitamment du vert. Il y a un parc, un grand parc, là… Je calcule qu’il me faut au moins 30 minutes de marche pour le rejoindre, si je ne fais pas de détours. C’est parti.

Une route à quatre voies borde le fleuve, le flot de voitures y est très dense. Puis le trottoir se rétrécit. Des barrières de métal se dressent pour délimiter un immense champ de travaux. Des camions boueux, juste derrière, laissent tourner les moteurs. Des affiches publicitaires annoncent la construction en cours d’un immense centre commercial. On y voit des images de familles souriantes qui déambulent avec ravissement dans les rayons vitrés de ce futur lieu de consommation. Par endroits, les barrières sont ouvertes pour laisser entrer et sortir les véhicules de construction. On peut alors admirer les structures bétonnées qui terrassent le sol et commencent à s’élever. Si je tourne la tête pour ne pas voir ce spectacle, ce sont les voitures par centaines qui s’offrent à ma vue.

Je me concentre sur ma respiration. Le parc me semble trop loin. Je ne vois pas le bout de ce chantier. Juste une ligne droite de camions, de voitures, d’écrasement de la terre, du bitume, encore et encore, à l’infini. Je commence à douter qu’il puisse encore exister un parc sur terre, un endroit où des arbres aient leur place, où l’herbe sorte du sol, naturellement, comme cela est inscrit dans l’ordre des choses. « Qu’avons-nous fait ? qu’avons-nous fait à la nature ? Qu’avons-nous fait à nous-mêmes ? ». Je ne peux pas donner trop d’écho à mon malaise sous peine de laisser exploser quelque chose que je sentais bouillir en moi et qui m’aurait anéantie. Je sentais que j’étais à deux doigts de m’écrouler en pleine rue. J’avais envie de vomir et, pire encore, une partie de moi avait envie de mourir au milieu de cette civilisation de béton. J’ai terriblement de mal à respirer mais je dois continuer. Il me faut de la terre. Je ressens de manière viscérale, au plus profond de mon être, ce besoin vital d’être en contact avec la vérité du sol, avec les arbres, les buissons… J’ai la sensation de traverser l’enfer. Je marche. Je continue. C’est le seul moyen d’arriver au parc. Mais que vais-je trouver ? Est-ce que ce parc me soulagera ? Cette nature parquée, cerclée d’urbanité… comment vais-je la ressentir ? Si cela me faisait encore plus de peine ? Je décide de prendre ce qu’il y aura à prendre. Quoi que je trouve dans ce parc, cela me fera du bien. Pour l’instant, je dois avancer.

Je ne sais combien de temps j’ai marché le long de cet interminable chantier ni combien de camions j’ai croisé, mais à un moment, je vois un panneau qui indique la direction du parc de Battersea. Je tourne. Encore une rue large pleine de voitures et de bâtiments, et pas la moindre trace de verdure à l’horizon. Je continue.

Enfin, je distingue le haut des arbres. Je longe un mur de briques qui me sépare du parc. Il est juste derrière mais encore inaccessible. L’entrée est loin, ce qui veut dire que le parc est grand. J’ai le cœur qui bât et j’ai hâte.


Enfin, je suis arrivée. Un immense portail s’ouvre sur une grande allée en bitume. Juste un peu plus loin, des parterres verts et des arbres… Un autre monde. Je franchis l’entrée lentement, presque cérémonieusement. A quelques pas de moi se trouve un immense et énorme érable qui doit bien faire 10 mètres de haut. Ses branches se déploient par milliers avec une majestuosité bouleversante.

Il dégage une fierté infinie, une puissance indestructible. Je suis immédiatement frappée en plein cœur. Je sens que je suis chez moi, que j’ai retrouvé ma demeure familière. Les larmes me montent aux yeux et je commence à pleurer. Je suis profondément reconnaissante envers ce parc et je le remercie d’exister. Tout mon mal-être s’est envolé. Plus rien n’existe d’autre que ce moment où j’entends à nouveau le bruit des oiseaux dans les branches. Il n’y a plus de ville ni de voitures.

D’un signe imperceptible, je salue le grand érable (le VénErable !) et j’accepte l’invitation à entrer dans le parc. Tous les arbres que je croise me stupéfient. Enormes, immenses, tortueux, tous sont plein de vie, de force. Ils sont les piliers d’une cathédrale magistrale qui file vers le ciel.

Je marche très lentement, les yeux en l’air plein d’admiration et de contentement. Je quitte les allées bitumées pour déambuler sur la vraie terre. Je regarde les racines immenses qui brisent par endroit la régularité de ces allées grises. C’est un symbole fort. Rien de ce que nous construisons n’est viable et solide. Ce n’est qu’une illusion. La seule force véritable est dans le vivant. Je m’en amuse et m’en réjouis. Je prends les petits sentiers de terre battue pour m’éloigner le plus possible de toute trace humaine. Enfin, je m’assois sur le sol au milieu de quatre chênes et lève les yeux vers eux.

Je demande : « Comment se fait-il que vous soyez si beaux alors que vous êtes au milieu de la ville, si loin de chez vous, que tout à été détruit autour de vous… ? D’où tenez-vous cette force ? »

Je les regarde et perçois leur réponse : « Là où nous sommes, nous sommes pleinement. Nous sommes entièrement vivants. Nous étendons nos branches au plus loin et au plus haut afin de resplendir encore plus. Pour que vous vous rendiez compte de notre présence. Vous avez besoin de nous, c’est pour cela que vous nous gardez, dans ces enclos au milieu de vos villes. C’est pour vous que nous resplendissons. C’est en ville que nous nous devons d’être au mieux car c’est en ville que nous sommes le moins nombreux. C’est là que vous vivez sans nature. Nous brillons pour que vous entendiez notre message.

- Mais les gens sont si peu nombreux à venir vous voir. J’en vois qui font leur footing routinier, d’autres qui promènent leur chien, ou des poussettes avec des enfants… Les gens préfèrent se promener dans les rues bordées de boutiques. Là, il y a des milliers de gens…

- Peu importe. Nous saluons chaque personne qui entre dans ce parc et nous le ferons jusqu’à la fin. Pour que vous vous rappeliez. Chaque regard admiratif qui se pose sur nous est une victoire. Chaque cœur qui se soulage de sa peine à notre contact est une satisfaction. Nous n’abandonnerons jamais parce que c’est ainsi que nous sommes faits, même si vous nous détruisez jusqu’au dernier. Nous donnons notre message, que vous l’entendiez ou pas. Vous avez besoin de nous et nous vous aimons tous.

- Vous nous aimez ?...

- Nous aimons vous savoir bien.

- Et nous vous détruisons…

- Non. Vous ne nous détruisez pas. Vous vous détruisez. Nous, nous sommes bien. Nous sommes éternels. Car nous sommes Vivants. Vous, vous avez besoin de nous pour être vivants. Donc nous sommes là.

- Vous n’avez pas besoin de nous, alors à quoi bon…

- Nous avons besoin de vous, vivants. Nous avons besoin de votre contact, votre regard, votre conscience. Notre joie grandit grâce à la vôtre, et votre joie grandit grâce à la nôtre. La joie. La conscience. Nous avons besoin les uns des autres.

- Vous avez besoin de nous…

- Oui.

- De notre conscience et de notre joie.

- Oui.

- Pourquoi ?

- Parce que la conscience et la joie sont les marques de l’amour, et que l’amour est le seul et unique principe premier, source de ce que vous appelez Vie. Nous avons besoin de vous vivants, conscients. La Vie a besoin de vous vivants, conscients et dans la joie. »


Je sens que la conversation doit s’arrêter là. Je remercie les arbres pour leur sagesse et je me lève pour reprendre ma promenade. Je ne réfléchis pas. Je marche tranquillement et je pose ma conscience sur le souffle. Ma respiration se fait dans le silence et la paix la plus totale. Dans ce souffle qui s’opère sans que j’ai besoin d’y participer, que je ne peux qu’observer, dans ce souffle naturel, je sens la Vie qui me traverse. Le message des arbres résonne avec une immense clarté et je suis envahie par la joie, tel un courant profond, une lame de fond sereine.


Un peu plus loin, je découvre une immense pelouse dégagée et baignée de soleil. Je choisis de m’y allonger. Au contact de la terre, je me sens en sécurité. Je ferme les yeux et je m’endors. Quand je rouvre les yeux, je suis à l’ombre. Il est temps pour moi de partir. De regagner la ville, la gare, le train et de rentrer chez moi. En sortant du parc, je fais une prière (c’est-à-dire parler avec le cœur et l’inspiration du moment). Je remercie le parc pour m’avoir accueillie, enseigné et permis de me reposer. Je remercie la Nature et la Vie d’être là et de veiller sur nous, malgré nous, malgré tout. Enfin, je tourne les talons et pénètre dans la ville sans me retourner. Je sais que je garderai toujours en moi un peu de Battersea et cela me donne un immense courage pour continuer à avancer.


(Texte écrit en octobre 2016, Marie Huet)



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